En février dernier à Tripoli, ville tristement réputée pour ses conflits, le silence a suivi le bruit des armes. C’est ainsi que l’association MARCH, qui travaille sur la résolution de conflits parmi la jeunesse au travers des arts et de la culture, a pu intervenir sur place, avec la participation du réalisateur libanais Lucien Bourjeily. Au programme, une pièce de théâtre réunissant des jeunes de Beb el Tebbeneh et de Jabal Mohsen.

La pièce, jouée par les jeunes des quartiers historiquement opposés de Tripoli, rejoint la réalité avec brio. Il s’agit d’une comédie noire qui raconte l’histoire d’un jeune réalisateur de Beb el Tebbeneh, qui rassemble un groupe d’acteurs/amis pour la répétition finale de sa propre version de Roméo et Juliette, Ali and Aisha. « Le tragique est au cœur de cette pièce, car des histoires bien réelles sont mises en avant, mais elle est aussi comique, parce qu’elle reflète l’humeur positive qui se dégageait des répétitions et du besoin des acteurs de respirer un peu hors de leur quotidien », explique Lucien Bourjeily. Le réalisateur a été contacté par l’association MARCH afin de travailler sur une pièce utilisant les propres histoires des participants, afin de les faire parler de leur vie de tous les jours. « Je pense qu’il était important qu’ils s’écoutent, qu’ils réalisent qu’ils sont similaires, avec les mêmes problèmes, la même façon d’aimer et la même peine de perdre des être aimés, justifie Lea Baroudi, co-fondatrice de MARCH. Ils ont pu réaliser qu’ils ne sont pas ennemis, et cela a généré de vrais liens d’amitié. Le théâtre a également apporté quelque chose de positif à leur vie, et cela leur permettra de se développer artistiquement et personnellement. Ils ont aussi beaucoup ri, ils ont réellement besoin de divertissement ! » Outre les répétitions et sessions de partage sur leurs expériences, ces jeunes Tripolitains ont également eu accès à des ateliers de résolution de conflit, de communication et de leadership afin de les pousser à mieux interagir ensemble et à devenir des « ambassadeurs de la paix et de la réconciliation » dans leurs quartiers respectifs. Ils ont même reçu la visite, les leçons et les encouragements de personnalités telles que Nadine Labaki, Georges Khabbaz, Rafic Ali Ahmed et Rita Hayek.

L’objectif de cette initiative de paix et d’art à Tripoli est la lutte contre l’image négative de la ville dans les médias, au milieu des combats armés et des victimes. « C’est comme s’il se passait une mini guerre civile là-bas, mais personne ne sait vraiment pourquoi, affirme Lea Baroudi avec conviction. On pense souvent que cela a des racines idéologiques, que les gens de ces quartiers sont profondément sectaires et extrémistes, et que rien ne peut changer la situation. Mais nous pensons que ce n’est pas le cas, et que sortir la jeunesse de ces terribles et pauvres conditions de vie en lui donnant l’espoir d’une vie meilleure et de développements sociaux et économiques, pourrait lui permettre de mettre de côté les préjugés et le lavage de cerveau idéologique auxquels elle a été soumise toutes ces années, pour mieux avancer. Et quoi de mieux que l’art et la culture dans ce cas ? Nous avons le sentiment que les émotions sont stimulées au contact du travail artistique, que c’est un excellent catalyseur pour la tolérance et la paix. » Afin de réussir ce projet, un an a été nécessaire pour visiter le terrain, rencontrer les ONG locales, et surtout comprendre la situation concrète, malgré une résistance de participants ayant joué un rôle dans la violence de rue. « Avec le temps, leurs relations se sont apaisées et ils ont fini par s’investir, en accomplissant des transformations drastiques. L’amitié, l’enthousiasme et l’engagement qu’ils ont progressivement démontré ont permis de fonder une sorte de deuxième famille basée sur l’amour du théâtre. »

Un espoir pour l’avenir de Tripoli

Désormais, la cofondatrice de MARCH espère que les jeunes de la ville auront l’occasion « d’exprimer leur amour et leur paix, leur espoir d’une vie décente et intéressante, souhaitant des emplois stables et un développement social ». D’ailleurs, de nombreux talents émergent là-bas, de l’art de rue à celui de la scène, en passant par le rap et le graffiti, malgré des conditions de vie difficiles. « Pour qu’ils aient vraiment une chance, il faudrait que cessent les stéréotypes à leur sujet, s’insurge-t-elle. C’est injuste ! Nous souhaitons donc adresser un message fort aux Libanais en général, aux Tripolitains eux-mêmes, ainsi qu’aux leaders de ce pays : les problèmes de Tripoli ne viennent pas du fanatisme et de l’extrêmisme, mais du sous-développement et du manque d’opportunités, qui tuent la moindre lueur d’espoir dans le cœur et le regard de ces jeunes adultes, les menant vers le chemin de la violence. Mais ce sont des gens comme les autres ! Si nous agissons vraiment sur la réalité prévalant là-bas, la pauvreté et le désespoir, ils pourraient vivre en paix sans aucun problème. » Un message appuyé par Lucien Bourjeily, qui considère plus son travail avec ces jeunescomme de la thérapie artistique : « La comédie aide à gagner de la perspective sur leur vie quotidienne, sur leurs modèles et actions, et à expérimenter activement des alternatives d’une manière drôle, subtile et enjouée. Malgré des opinions socio-politiques opposées, ils se sont mis d’accord pour rire et profiter de ces moments, sur et en-dehors de la scène. Au final, ils ont vraiment apprécié de se mettre à la place de l’autre, ainsi que l’expérience libératrice de s’amuser sur leurs rôles primaires, sans jugement. »

A la fin de la tournée théâtrale, MARCH compte pérenniser les résultats de leur initiative au travers d’un documentaire sur les différentes étapes du projet, qui sera diffusé dans différents cinémas, écoles et universités, dans plusieurs régions du Liban. La prochaine étape ? Etablir un café culturel entre les zones de Jabal Mohsen et de Beb el Tebbeneh, afin de rassembler les jeunes autour d’activités culturelles et de bons moments. Les 16 acteurs tripolitains déjà formés seront en charge du projet, ce qui leur apportera non seulement un revenu stable mais aussi la possibilité de mettre en pratique ce qu’ils ont appris. Et Tripoli n’est qu’un début…

Florence Massena