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Découvrez le texte qui a été écrit et lu par Tania Hadjithomas Mehanna dans le cadre du Festival Paroles Indigo qui s’est tenu à Arles du 30 octobre au 2 novembre 2015.

De Beyrouth au reste du monde…

« Un pays sous un arbre. Ce pays dans ma fenêtre: le Liban. Mon pays. Dans ma fenêtre il pourrait presque entièrement tenir si l’Histoire ne le faisait déborder de partout – l’Histoire, cette folle! Et son grand corps désordonné de déesse… Depuis six mille ans, et un peu plus, elle est ici chez elle, dans ses villes, parmi ses peuples. Les peuples ont passé; les villes, quelques-unes, sont restées, devenues imaginaires à force d’avoir été: Tyr aujourd’hui Sour, Sidon aujourd’hui Saïda, Béryte aujourd’hui Beyrouth – et Byblos, et Tripoli, et Baalbek. »

Salah Stétié

« Racine de vie, Beroe, mère nourricière de villes et orgueil des princes, la première-née, sœur des siècles, antique comme le Monde, siège d’Hermès, terre de la Justice, cité du Droit, séjour de Joie, demeure d’Aphrodite… astre de la terre libanaise… »
Nonnos de Panoplis

« Beyrouth est en Orient le dernier sanctuaire, où l’homme peut toujours s’habiller de lumière. »
Nadia Tueni

Bonjour. Le pays d’où je viens est un tout petit pays. 10 452 kilomètres carrés. Autant qu’un département français. Nous sommes quatre millions et demi sur le sol libanais et plus de dix-huit millions à l’étranger. Des Libanais qui ont quitté par vagues ce pays si attachant mais parfois un peu étroit. Historiquement le Liban est un pays très vieux. Cité plusieurs fois dans les livres saints, il a connu bien des secousses et surtout des conquêtes, des guerres, des famines, des malheurs. Dans son sous-sol, des centaines de millénaires d’histoires se sont superposés et se laissent voir ou deviner partout. Des millénaires chargés d’invasions et de souffrance mais aussi de richesses et d’échanges. De tous les peuples qui ont traversé son histoire, le Liban a gardé des traditions et des habitudes, des langues et des cultures, des idées et des concepts. Riche de tout cela, le Liban a toujours su faire de la diversité un formidable atout. Désert, forêt, montagne, mer, se côtoient dans ce petit espace géographique qui abrite dix-huit communautés. Vivre ensemble est un pari que l’on fait chaque jour. On est parfois perdants mais c’est notre raison d’être et d’exister. Perdants on l’a été largement et tous ensemble durant les quinze années de guerre qui ont ravagé mon pays. Quinze ans c’est beaucoup et même si la guerre a changé souvent de visage, de raisons et de territoire, ce sont tous les Libanais qui en ont payé le prix.

Peut-on dire que la guerre peut faire partie d’une vie ? Peut-on affirmer que l’on s’y habitue ? Difficile de le croire et pourtant j’aurais vécu toutes les étapes cruciales de ma vie au son des bombardements. Mon enfance, mon adolescence, ma scolarité, mes études universitaires, mes premiers émois amoureux, mon mariage et enfin la naissance de ma fille. Une vie banale, normale mais incluse pourtant dans une spirale de violence qui semblait ne jamais prendre fin. Comment survit-on à cela. C’est bien simple, on survit. Mais en tout les cas pas dans la normalité que le reste du monde connaît. Ma génération, comme d’autres, a grandi dans la guerre. Elle a réussi à se faufiler entre les bombes, a creusé sa route, a eu la hargne, la rage et le courage. Elle a bâti, fondé, construit. Elle s’est adaptée, a résisté et a embrassé la vie à pleines dents. Sommes-nous indemnes aujourd’hui ? Je dirais que non. Mais je dirais aussi qu’on est des gens différents et que peut-être cette particularité-là, je ne l’échangerais pour rien au monde contre une « normalité » à l’occidentale. Notre histoire a fait de nous des survivants. Absorber autant d’aléas et trouver la force de sourire, ce n’est pas anodin. Autant d’aberrations tragiques et ça continue. Nous n’avons pas de président depuis un an et demi. Un gouvernement divisé et très peu fonctionnel. Nous avons un million et demi de réfugiés syriens. quatre cent mille réfugiés palestiniens. La guerre est à nos frontières. Et la tension est palpable. On nous menace du pire et les infrastructures du pays s’effondrent les unes après les autres. On se sent bien isolés aussi. Nos frontières sont fermées. On est à une mer de l’Europe mais c’est parfois un océan.

Mais étrangement nous sommes encore debout. Et pas seulement debout. On avance, on court, on va contre le vent. On fait des projets, on construit, on invente, on innove. L’autre soir un ami espagnol à qui j’expliquais la complexité de la situation actuelle m’a demandé gentiment : Mais alors qui peut sauver les Libanais ? Je lui ai répondu : Les Libanais. Si nous baissons les bras, qui va porter le drapeau ?

Il y a un mois, une grande foire contemporaine s’est tenue à Beyrouth et a rassemblé des artistes de renommée mondiale. Il y a trois semaines, le Palais Sursock, un des plus beaux musées de la région, a été rénové et a ouvert ses portes avec des collections magnifiques. Il y a une semaine, l’inauguration d’un énorme musée d’art contemporain a réuni au Liban plus de mille cinq cents spécialistes d’art du monde entier. Au moment où je vous parle, le Salon du livre francophone de Beyrouth se déroule encore avec des auteurs français, suisses et belges venus rencontrer le public libanais.

Il y a des centaines de raisons de sombrer et il y en a autant de continuer à y croire. Aujourd’hui, alors que le désenchantement est la pire des armes, le pire des sabotages, nous avons besoin plus que jamais d’y croire encore. Et d’y croire grâce aux centaines d’actions concrètes et positives que le peuple libanais dans son ensemble continue d’initier. Dans l’optique de sa politique de mise en avant du Liban et de ses habitants, et pour ne pas que face aux aléas qui nous poignardent tous les jours nous perdions de vue que nous sommes une société civile résiliente, adaptable, cultivée et pleine d’énergie, Tamyras a mis en chantier, voilà trois ans, un projet qui est devenu une véritable dynamique. Positive Lebanon est un mouvement qui vise à montrer concrètement toutes les initiatives personnelles, civiles et collectives qui reflètent, elles, notre profond attachement à notre pays, à ses constantes et à son « way of life » qui, bien que malmené aujourd’hui, nous colle à la peau, que l’on soit ici sur notre terre ou dehors sous d’autres cieux. Positive Lebanon est ce qui nous unit, ce qui nous fait avancer, ce qui ne doit jamais cesser d’exister : dynamisme, créativité, courage et innovation. On retrouve dans le livre des associations qui se battent pour l’environnement, pour le droit des femmes, pour l’éducation pour tous, pour aider les familles dans le besoin, pour soutenir les réfugiés, pour défendre les animaux. Autant de batailles justes gagnées d’avance parce que menées avec énergie. Énergie, un concept que les Libanais ont inscrit dans leurs gènes, se sont fait tatouer sur le corps. Énergie, un rempart contre la mort qui rôde toujours.

Positive Lebanon est un projet initié par le Liban et pour le Liban mais étrangement ce concept a beaucoup voyagé. Durant ces deux dernières années, dans les différentes manifestations culturelles où je me suis retrouvée, on m’a beaucoup parlé de Positive Lebanon, de cette mise en avant de la société civile, de ces individus qui ont fait de leurs batailles des raisons de vivre, de ces femmes et hommes qui se battent pour leurs droits les plus élémentaires. Cela m’a beaucoup étonnée qu’en Europe où les droits de l’homme sont un concept établi, où les institutions respectent les individus, où l’État est au service de la société et pas l’inverse comme chez nous, on me parle de cette énergie formidable qui nous agite en permanence au Liban.

J’ai beaucoup refléchi sur la question. De cette reflexion sont nées plusieurs pistes. Ce qui se passe aujourd’hui sur cette terre tourmentée du Moyen-Orient concerne le monde entier. Parce que les images sont insoutenables, parce que la barbarie est revenue défier les lois de la civilisation, parce qu’on reparle d’exode comme dans les temps anciens quand des peuples étaient forcés de quitter leur terre, aussi parce que les paramètres du monde dit civilisé sont bien remis en question. Plus personne n’est à l’abri. Les nouvelles sont devenues tellement éphémères et nombreuses qu’on a tendance à zapper. Les génocides, les barbaries, les exécutions passent ainsi très vite sur les écrans et les réseaux sociaux. On ne peut plus absorber tant de violence alors on en arrive même à réfuter les évidences, à mettre en doute les images, à les diluer, les cacher, les nier. Depuis que le monde a élargi son champ de vision, on est tous devenu presbytes. Pourtant on est tous concernés aujourd’hui et il apparaît clairement que loin des dogmes fondamentaux d’organisations comme les Nations Unies, les Droits de l’Homme et autres produits d’un Occident qui voudrait être en paix avec lui-même, se profile une impuissance qu’il serait bien plus décent de reconnaître ne serait-ce qu’en mémoire de toutes les victimes innocentes d’une barbarie « stratégique ». Qui avoue impuissance d’un côté, sème impunité de l’autre. Et c’est une véritable boîte de Pandore qui est désormais ouverte, donnant lieu à toutes sortes de dérives, toutes sortes de crimes, toutes sortes de guerres parrainées par les Maîtres du monde aujourd’hui. Pendant que le monde occidental ouvre ses parapluies qui protègent et réduisent la vue, les peuples opprimés affûtent leur rage et leurs couteaux.

Et aujourd’hui la lutte contre le terrorisme fait naître des radicalismes obligés qui ne feront qu’une bouchée des atermoiements, des profonds regrets, des prises de position tiédasses d’une communauté internationale qui devrait sans plus tarder se redonner les moyens de sa politique. Il y a urgence. Et si les gouvernements font la sourde oreille la société civile, elle, l’a compris. C’est sans doute pour cela qu’aujourd’hui, de Beyrouth à Bamako, de Tunis au Caire, c’est le même combat. Celui de la réappropriation des valeurs humaines. Celui de la réappropriation du territoire de la justice, de la solidarité et du partage. Celui du sauvetage d’une planète qui prend l’eau de partout. Réchauffement climatique, guerres idéologiques, appauvrissement notable, déplacement massif de population. L’humanité s’est beaucoup trop éloignée de l’humanité. On a toujours eu un leader, une figure de proue, une voix à suivre. Martin Luther King, Ghandi, Mandela. Aujourd’hui où sont les braves ? Les braves c’est nous. Chacun de nous et tous ensemble. À condition de retrouver l’amour, la seule valeur qui aurait dû primer sur tout le reste. Il faut sans tarder entamer le chemin inverse pour revenir aux sources. « Le premier pas est le dernier pas. » (Krishnamurti)

Tania Hadjithomas Mehanna