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Nous avions déjà rencontré les élèves de Seconde 2 du Lycée Abdel Kader (LAK) de Beyrouth lorsqu’ils avaient reçu une délégation de l’association INSAN pour leur parler de la situation des travailleurs domestiques. C’était cette fois au tour de ces jeunes citoyens en herbe de faire le déplacement, jeudi 10 mars, à la découverte d’une école un peu particulière…

Si l’IRAP, petit havre de paix perché sur les hauteurs dominant la côte au nord de Beyrouth, scolarise actuellement environ soixante-dix enfants de la maternelle au brevet, les Libanais connaissent surtout de cette association les délicieux biscuits, chocolats et autres gourmandises produits sur place et distribués via divers relais de la capitale. Cet Institut de rééducation audio-phonétique se consacre en effet à l’éducation d’enfants atteints de surdité mais aussi à leur intégration dans la société, par le biais notamment d’un soutien à l’insertion professionnelle. L’association, qui fêtait cette année ses cinquante-six ans d’activité, dispose pour cela d’une école spécialement équipée donc mais également de ses propres ateliers de confection – chocolaterie et pâtisserie, ou encore une fabrique de souvenirs confectionnés à partir d’objets recyclés – qui emploient entre autres quelques-uns des anciens pensionnaires de l’établissement. Organisée conjointement par leur professeur d’histoire-géographie, Mr. Sami Ouchane, et une jeune volontaire française à l’IRAP, Mlle Daphné Pagniez, cette visite a été l’occasion pour les élèves du LAK de se confronter concrètement à la question du handicap, thème du deuxième volet de leur programme d’éducation civique et morale portant sur les inégalités et discriminations au Liban.

Joie de vivre et ambiance familiale

« Divisés en plusieurs bâtiments aux fonctions bien définies, les lieux se prêtaient admirablement à une découverte sous forme de jeu de piste », explique Daphné. Arrivée il y a six mois dans le cadre d’une mission de volontariat, cette jeune orthophoniste ne tarit pas d’éloges à propos de ses hôtes. Il faut dire que l’histoire de l’IRAP ne laisse pas indifférent : porté à bout de bras par deux femmes, Janine Safa et Souad Ballita, qui sont parties de rien et y ont consacré l’énergie d’une vie entière, le projet n’a pu voir le jour que grâce à leur foi inébranlable. Une dimension religieuse à laquelle nos jeunes visiteurs – issus d’un établissement français laïque – ne sont pas habitués ; ils demandent discrètement qui peut bien être cette Providence à laquelle le récit passionné de Suzanne Mendelck attribue tout le mérite, au travers de plusieurs miracles… Cependant leur véritable découverte ne réside pas là, loin s’en faut. « Surprise par la joie de vivre et l’espoir de ces gens », une élève affirme, tout sourire, que « [son] regard a changé », qu’elle « admire ces personnes » et veut « faire de son mieux pour les aider ». L’une de ses camarades s’étonne quant à elle de « l’ambiance familiale » qui règne à l’IRAP et de « l’union entre tous les enfants » mais également de la manière « très tendre et douce » avec laquelle les maîtresses les encadrent. En dépit de la préparation en amont – de laquelle la jeune fille a notamment retenu qu’« il n’y a pas de personne normale, chacun est unique » – tous s’attendaient plus ou moins à rencontrer des enfants au « mode de vie » très différent du leur, lourdement pénalisés par le handicap. Au lieu de quoi ces derniers, répartis au sein d’équipes mixtes, ont largement participé à la réussite de cette course au trésor.

Saveurs et émotions

Une épreuve attendait les visiteurs dans certains lieux, au terme de laquelle chaque équipe recevait un message codé en langage des signes qui devait la conduire à l’étape suivante. À la biscuiterie, mais également en cuisines, il s’agissait de deviner respectivement les principaux composants des spécialités de l’IRAP ou, les yeux bandés, les plats confectionnés chaque jour par toute une équipe de cuisiniers et de commis. À « l’atelier de Pâques », les élèves de l’IRAP devaient apprendre à leurs camarades du LAK – sur-motivés par l’appât du gain – comment demander (poliment) un chocolat en langage des signes. Entre deux dégustations, les visites à l’intérieur de l’école offraient quant à elles un bon aperçu du travail effectué par les différentes équipes pédagogiques : salle d’éducation précoce, d’orthophonie, d’orthopédagogie, salle Montessori pour un enseignement des mathématiques adapté au handicap… Des visites souvent émouvantes, comme en témoignent plusieurs élèves du LAK, « touchés » de voir les plus jeunes pensionnaires de l’établissement leur jouer un air de musique et entonner en chœur l’hymne de l’IRAP, ou encore un groupe de jeunes filles malentendantes se livrer à une démonstration de danse, admirablement guidées par Pierre, ancien élève de l’institut devenu danseur professionnel, le tout avec une maîtrise et une synchronisation impressionnantes.

Une fois le jeu de piste accompli avec brio, tout le monde se retrouve autour d’un copieux « goûter », apporté par les élèves du LAK pour prolonger l’échange et en apprendre plus sur leurs hôtes, pas si différents finalement. Ce sera alors au tour des organisateurs de s’émouvoir, en observant leurs jeunes protégés respectifs s’échanger mutuellement les contacts et consommer sans réserve ces amitiés nouvelles. À l’opposé de ce qu’il s’attendait à trouver ici, l’un des visiteurs, visiblement conquis, tiendra même à la fin de la visite ce propos un tantinet envieux : « Le lieu, l’école, les élèves, la paix… C’est la belle vie ! »

Paul Jouanny