Construit entre 1860 et 1970 par Todorski, un noble russe, le Palais est devenu la propriété de la famille Heneine dans les années 1880. Situé dans le quartier Zoqaq el Blat, il a été habité par le docteur Calmette, l’un des fondateurs de l’École de Médecine française de Beyrouth, puis occupé par le Consulat des Pays-Bas, avant de devenir un haut lieu de la bourgeoisie intellectuelle, artistique et politique beyrouthine, et même mystique. Inoccupé depuis le début de la guerre civile, squatté et progressivement abandonné, le bâtiment a perdu ses lettres de noblesse mais pas son cachet patrimonial. L’ONG Save Beirut Heritage a réussi à le sauver de l’oubli en l’inscrivant sur la liste 2016 du World Monuments Fund.

Depuis sa fondation en 2010, l’ONG Save Beirut Heritage est connue pour ses actions contre la destruction de maisons et de bâtiments mémoriels à Beyrouth. Mais ses membres s’impliquent aussi à remettre en valeur des lieux oubliés du patrimoine de la ville, comme avec le Palace Heneine, palais emblématique de l’âge d’or du quartier Zoqaq el Blat avant la guerre civile. Dans le dossier présenté par l’ONG au World Monuments Fund, une organisation à but non lucratif fondée en 1965 afin de protéger les lieux artistiques et historiques détruits dans le monde, est mise en avant la spécificité du Palais Heneine, considéré comme le bâtiment le plus remarquable du quartier, connu pour ses maisons de styles ottoman et du mandat français. Avec 1 500 m² de superficie sur deux étages, il s’inscrit dans la période ottomane, avec une forme cubique et un toit en tuiles de forme pyramidale, ainsi que des décorations luxueuses de style néo-Mauresque. Il est composé d’un escalier baroque, de vestibules, de corridors et de balcons en arcade, de nombreuses salles de réception séparées par des paravents, d’arcades et de colonnes. Les plafonds sont faits de stuc peint sur du bois, de poutres en bois, tous décorés de motifs géométriques, à la différence du sol, de marbre blanc et noir.

Un site à protéger

Afin d’être en mesure de protéger ce monument d’une considérable importance patrimoniale, archéologique et artistique, les membres de Save Beirut Heritage ont fait appel en janvier 2015 à des experts afin d’en savoir plus sur la nature des lieux et de monter un dossier à présenter au World Monuments Fund. L’historienne May Davie a ainsi pu établir un historique du Palace, et les architectes Antoine Atallah et George Arbid, du Centre Arabe pour l’Architecture, des informations sur l’architecture. « Le plus intéressant sont les attributs physiques du bâtiment, souligne Nadin Ghaith, présidente de l’ONG. C’est l’endroit le plus grandiose du quartier, mais malheureusement en très mauvais état, donc il fallait le préserver… Cela dit, qu’il soit sur la liste du WMF qui liste seulement les endroits en danger, est un peu triste. » Les membres de Save Beirut Heritage, soutenus par le ministre de la Culture, sont en train de discuter avec les propriétaires du Palais Heneine afin de les intéresser à participer à un projet pour faire revivre les lieux, idéalement pour le transformer en centre culturel ouvert à tous. « Pour l’instant, l’important c’est de communiquer et travailler ensemble pour assurer l’avenir de ce lieu. »

Malgré les incertitudes, Save Beirut Heritage a accompli une prouesse symbolique. « Avec tout ce qui se passe dans le pays, les ordures, la politique, etc., cela semble insignifiant mais c’est au moins une bonne nouvelle cette année, estime Nadin Ghaith. Malgré tous ces problèmes, cela pourrait être vu comme une relance positive pour la société libanaise, un succès à reconnaissance internationale, ce n’est pas rien ! De plus, le ministre de la Culture a témoigné de son soutien et de son intérêt envers la sauvegarde du patrimoine, ce qui est encourageant. » Chaque année, le WMF établit une longue liste de sites à préserver, qu’il soutient financièrement selon l’étendue des projets. En 2016, cinquante sites sont sur cette liste, dont deux au Liban : le Palais Heneine et Dalieh. « C’est très bien pour un si petit pays ! J’espère que cela permettra aux Libanais de s’intéresser plus aux problèmes de leur patrimoine, mais surtout, que nous réussirons quelque chose de pertinent avec cette opportunité que nous avons de remettre en valeur un lieu historique tel que le Palais Heneine. »

Florence Massena